Elle fut réveillée par des coups discrets frappés à sa porte. Comme ça lui arrivait depuis un certain temps, sa première pensée fut de se demander où elle se trouvait.
- Elvire?
- ... Oui ? Répondit elle en tâchant de donner à sa voix plus d'éveil qu'elle n'en possédait réellement.
- Je t'ai sauvé quelques bouts de pains de ci de là, dit Évelyne à travers la porte, et il reste un peu de thé encore chaud. Ne te presses pas, il n'est que 7h30, mais Jack a dit qu'il avait besoin de toi ce matin, termina-t-elle avec une note d'agacement.
Ouch. L'annonce de l'heure heurta la motivation dont la jeune fille s'apprêtait difficilement à faire preuve en sortant laborieusement un pied de son lit. Elle s'affaissa sur le matelas et regarda le plafond, qui d'un coup lui parut d'une beauté et objet d'une fascination sans égal.
- J'arrive, dit elle au bout d'un moment.
Elle entendit les pas d'Evelyne s'éloigner, et se décida à accélérer le rythme. Elle enfila un pull par-dessus son pyjama de petite fille - Un pyjama acheté à l'époque tellement grand qu'elle n'avait jamais rattrapé la taille supérieure, enfila une paire de chaussons moelleux trouvés dans l'armoire noire et sortit.
Elle aperçu Evelyne en train d'achever le nettoyage de la grande table de bois, avant de rentrer dans la salle commune. Avec un bonjour, elle s'installa devant le seul plat de tartines restant et soupira. Le manque d'appétit chronique était une des conséquences de son état moral catastrophique. Cependant, anticipant la lourde journée qui l'attendait, elle se força à les avaler et but quelques gorgées de thé tiède et parfumé. Son regard se perdit dans les brumes dorées du breuvage, et, sentant avec horreur la nostalgie l'envahir, elle le reposa brutalement sur la table. Quelques gouttes s'échappèrent du gobelet, et le bruit soudain alerta Evelyne, qui releva la tête, surprise.
- Quelque chose ne vas pas ? demanda t'elle d'une voix inquiète.
- Je me suis brûlée. Je vais m'habiller.
Le ton était sec et sans appel. Elvire quitta la salle commune d'un pas raide, laissant Evelyne songeuse. Celle-ci se dirigea vers le gobelet à moitié vide et y trempa son doigt. Bien entendu, la sensation éprouvée ne fit qu'augmenter son anxiété.
Une fois dans sa chambre, Elvire se doucha et fit sa toilette avec des gestes secs et précis. Elle ne se regarda pas une fois dans le miroir, laissant au petit bonheur la chance d'être bien coiffée. De toute manière, pensa-t-elle farouchement, pour une journée à traire les vaches et remuer le fumier, elle ne gagnait rien à bien se présenter. Elle enfila un jean, des tennis usagées et un pull chaud, par-dessus un Tshirt léger au cas où la température venait à monter dans l'après midi.
Elle sortit à la recherche de Jack, les mains dans les poches. S'enfonçant obstinément dans son mutisme, elle erra quelques longues minutes dans l'immense domaine. Finalement, elle suivit les bruits de discussion qui lui parvenaient d'un manège circulaire.
- Plus haut, aller Jim, plus haut ! Riait Jack, accoudé au bord du manège, un pied sur la barrière.
Elvire s'approcha, jusqu'à apercevoir la tignasse blonde d'un Jim drôlement ébouriffé, collés à un corps qui gesticulait avec une flexibilité insoupçonnée, lui-même soudé à une masse brune qu'elle identifia comme un jeune cheval en train de bondir frénétiquement dans les coins et recoins de la carrière. L'animal, furieux ou tout simplement gonflé par les restrictions qu'imposaient un cavalier, détendait son corps avec une telle souplesse que c'en était irréel. Elle réalisa que Jim ne tenait qu'à un cheveu sur cette monture du diable, tant dans sa façon de s'agripper désespérément à la selle que dans l'expression de son visage. Jack, lui, riait à gorge déployée à la vue de son petit frère ballotté de tout côtés. Elvire compris soudain que Jim aussi était un oncle qu'elle n'avait jamais vu auparavant. Elle se fit songeuse, se demandant vaguement pourquoi elle n'avait jamais entendu parler d'eux plus tôt.
L'interrompant dans sa maigre réflexion, Jack se tourna vers elle, et lui lança un « Tu as bien dormi ? » tonitruant. Elle lui répondit affirmativement d'un ton qui se voulait agréable, mais qui ne l'était pas du tout.
- Mouais. Bon, on va faire comme si, alors, dit il en souriant. Aller, viens, suis moi. J'ai quelque chose à te montrer.
En jetant un dernier regard sur son jeune oncle à cheval, elle ne put résister à la tentation de poser une question à Jack.
- Qu'Est-ce que faisait Jim, au juste ? demanda t'elle en tournant les talons.
- Ce que tu sauras faire à la fin de ton séjour ici, je l'espère, dit il avec son habituel sourire en coin. Sans blagues, ajouta-t-il en voyant le visage d' Elvire pâlir légèrement, il est en train de montrer à ce petit qui est le maître. C'est tout à son honneur, ceci dit, continua-t-il d'un ton bourru, cet étalon est son futur canassson. L'autre est mort il y a à peine quelques jours, paix à son âme. Il l'aimait tellement, qu'Evy et moi on a du le secouer de nos propres mains pour qu'il accepte de reprendre un peu du poil de la bête et de s'attaquer au dressage d'un nouveau compagnon. Il fallait le voir, ce petit, galoper fièrement, qu'il paraissait déjà séparé de sa mère. Et non, en fait. Ce matin, il n'était pas très heureux de voir débarquer Jim et sa selle, et encore moins quand il a essayé de lui mettre du cuir sur la frimousse. Il pensait qu'on lui ramenait sa mère, continua Jack en entrant d'un pas vif dans l'étable. Le pauvre. Pas une bonne surprise, hein. Il a dû comprendre, c'est pour ça qu'il n'en faisait qu'à sa tête tout à l'heure. Mais ça va se calmer, j'le connais, le petit. Jim va reprendre confiance, comme toujours, et le petit va arrêter son cirque et apprendre rapidement. Il est intelligent, celui là.
Ils arrivèrent dans une autre partie de l'étable, encore inconnue d'Elvire. Jack arrêta de parler, et la fit entrer dans une salle commune en tout point semblable à celle qui servait aux repas, mais où se trouvaient quelques jeunes qui bavardaient, assis sur les bancs qui cernaient une des tables de la pièce. Ils firent silence et se tournèrent vers Jack, attendant une parole de lui.
- Bien, je vous laisse vous présenter entre vous. À ce soir, Elvie, lança-t-il avec un clin d'½il.
Et il s'éloigna en sifflotant. Elvire se tourna vers eux, les deux jeunes qu'elle avait entraperçus hier soir, à travers la trappe d'une chambre poussiéreuse. Ils la détaillaient, sans méchanceté, avec une sorte d'attente dans le regard. Mais son humeur du matin ne s'était pas éclaircie, elle n'était donc pas résolue à leur adresser un quelconque mot de politesse. Celui qui avait parlé la veille au soir, à travers la trappe de leur chambre, Raphaël, était - il faut l'avouer, se dit t'elle avec un sourire intérieur - un mignon châtain clair à reflets plus foncés. Ses yeux noirs, pétillants, observaient consciencieusement le physique d'Elvire. Elle diagnostiqua immédiatement le dragueur invétéré, incapable de prolonger une relation plus d'une soirée. En revanche, son voisin l'intrigua fortement. Mais bien entendu, elle n'eut pas besoin de cacher cet intérêt soudain ; sa mauvaise humeur s'en chargeait toute seule.
- Et bien, nous c'est Gabriel, et Raphaël, annonça ce dernier, dont la voix rappelait effectivement quelque chose à Elvire. Elle leur répondit par pur principe, et pour ne pas paraître trop impolie. Après tout, elle savait qu'une - trop - mauvaise première impression ne risquait pas d'améliorer les choses pour le temps qu'ils allaient passer ensemble.
- Elvire. Enchantée, dit elle d'un ton froid.
Ils n'en tinrent pas compte. Ils lui firent une place sur un des bancs. Elle ne montrait par aucun signe extérieur qu'elle était heureuse d'être si bien accueillie, et se fichait éperdument qu'ils la jugent. Elle était très loin de tout ça. Ils reprirent leur discussion, dont le thème principal était la répartition des tâches pour la semaine à venir. Selon ce qu'elle entendait, Gabriel menait quelque peu leur duo, et il se chargeait de sortir les chevaux de temps à autre. Raphaël, lui, avait la charge des taureaux destinés au festival. Il les soignait, s'occupait d'eux et contrôlait leur état physique constamment. Le débat portait sur qui, de Gabriel ou de Raphaël, avait le plus besoin d'assistance ce matin. En effet, Elvire compris que les gars de Jack n'offraient qu'une aide limitée, et ils devaient donc prévoir à l'avance qui des deux aurait besoin d'assistance pour la journée. Les arguments de Raphaël finirent pas l'emporter, et c'est avec satisfaction qu'il quitta la table.
Lorsqu'ils furent seuls, Gabriel se tourna vers Elvire. C'est à ce moment qu'elle réalisa réellement la stupéfiante beauté de celui qui se trouvait devant elle. Ses yeux clairs et d'une profondeur incroyable, sa bouche comme dessinée finement au plus précis des pinceaux d'artistes; ses cheveux noirs en bataille et relativement longs, sa nuque puissante. Chaque trait de son visage, du plus tape à l'oeil au plus secret, reflétait une personnalité affable et agréable. Cependant, lorsqu'il entama la discussion, c'est avec une voix étonnement sèche qu'il lui parla.
- Bon, je suppose que tu ne connais pas tellement les lieux ni les habitudes. Alors je vais être le plus clair possible. Malgré ta grasse matinée de ce matin, nous, on se lève à 6h pour aider Jack et Jim dans leurs travaux matinaux; à 8h, on s'attelle à nos activités individuelles, c'est ce que tu viens d'entendre.
Il se leva, sans un regard pour elle. Elle, qui venait de se prendre une claque tant le contraste entre son physique et sa voix était frappant.
- Si tu veux bien m'accompagner pour aujourd'hui, je te présenterais un peu les lieux et les activités.
Refroidie, elle se leva à son tour et hocha la tête en signe d'assentiment. Ils quittèrent tout les deux la pièce. La journée promettait d'être longue, pensa Elvire avec noirceur.